Ecrivez un conte de Noël
France, fin XIXe
Il était une fois une petite fille nommée Alice. Elle avait à peine cinq ans, de grands yeux bleus et des cheveux blonds et bouclés. Elle vivait avec sa gouvernante, dans le manoir de ses parents, qu'elle ne voyait que rarement. Elle ne sortait de cette propriété que pour se promener en compagnie de sa gouvernante et ne connaissait aucun enfant de son âge. Elle était douée, joviale, espiègle, et tous ceux qui la connaissaient étaient émerveillés par ses qualités. Toutefois le manque de relations sociales la torturait. Si au moins ses parents s'intéressaient à elle ! Le soir, une fois couchée, sans avoir été ni bordée ni bercée, quand les bougies étaient éteintes et que seule la clarté de la lune éclairait sa chambre, ce manque devenait poignant, poignant à en pleurer. Et elle pleurait. Peu à peu, cette enfant si jolie et joyeuse s'enfermait dans la solitude, et n'en était que plus triste. Sa gouvernante, bien que douce et aimable, se montrait distante, et sans doute était-ce involontairement qu'elle privait Alice de la joie insouciante de l'enfance.
Son père avait fait fortune dans le commerce d'épices et de draps, qu'il achetait aux Indes orientales et occidentales, pour les revendre dix fois plus cher en Europe. Il avait récemment investi dans des plantations de coton en Amérique, et partait y vivre, emmenant sa femme, mais pas sa fille, qu'il abandonnait aux soins de sa gouvernante. Ils partirent à la fin de l'automne et Alice en fut abattue. L'hiver arriva. Sa gouvernante se montra plus attentionnée que jamais. Un après-midi, elles ne purent pas faire leur promenade journalière car le froid était devenu intolérable. Alice demanda une histoire. La gouvernante lui raconta l'histoire du Père Noël, un personnage dont avait parlé Monsieur à son retour d'un voyage en Amérique du nord, un personnage tout de vert vêtu, qui distribuait des cadeaux aux enfants sages et se déplaçait sur un traîneau volant. Le soir même, Alice s'adressa en pensée à cet homme si bon, et lui demanda une chose, une seule : un ami. Noël arriva.
Ce soir là, Alice ne parvint pas à dormir. Alors que sa gouvernante dormait à poings fermés, elle ouvrit la lucarne de sa chambre et s'assit sur le toit. Emmitouflée dans sa couverture pour ne pas frissonner, elle contempla longuement la campagne environnante. Une forêt de conifères s'étendait à l'est, et un ruisseau clapotait entre des collines bleuies par la lune. Elle resta quelque temps à les contempler. Elle se décida enfin à rentrer, bien qu'elle n'ait toujours pas sommeil, jeta un dernier regard sur les collines et vit une forme se détacher du ciel. Intriguée, elle se rassit et observa. Les contours se précisèrent et elle put distinguer un traîneau, tiré par six animaux qu'elle ne pouvait identifier. Un espoir fou s'infiltra en elle. Cela se pouvait-il ? Elle hésita : était-ce le fait d'avoir tant espéré, qui, la fatigue aidant, lui donnait une telle illusion ou était-ce la réalité ?
- N'est-il pas un peu tard pour crapahuter ?
Tirée de ses réflexions, elle leva les yeux. Devant elle se trouvait un vieil homme aux cheveux et à la barbe blancs, vêtu d'un habit vert émeraude aux bordures blanches. Elle ne pouvait plus douter. Il était assis sur un grand traîneau blanc décoré d'un liseré argenté, à l'arrière duquel s'entassaient quantité de jouets et de cadeaux. Six rennes blancs aux ramures argentés y étaient attelés. Le vieil homme, voyant qu'elle ne répondait pas, répéta sa question :
- N'est-il pas un peu tard pour crapahuter ?
Alice, émerveillée, ne fit pas attention à la question.
- Vous êtes le Père Noël ?!
- En effet
- Donc vous existez vraiment ?
- Ais-je l'air irréel ?
- Disons...hors du commun.
Le Père Noël rit. Un rire franc. Chaleureux.
Alice se sentait bien en sa présence. Elle ne le connaissait que depuis quelques minutes, et pourtant ne s'était jamais sentie aussi proche de quiconque. Il est vrai qu'elle n'avait pas connu grand monde...
- Vous m'emmenez ? demanda-t-elle tout à coup.
- T'emmener ?
- Oui.
- Où ça ?
- Où vous voulez.
Une lueur de confiance mêlée d'espoir éclairait les yeux de l'enfant. Le Père Noël ne pouvait pas la décevoir. Il ne devait pas. Pas pour l'instant.
- Monte ! dit-il en lui tendant la main.
Penchée sur le bord du traineau, Alice regardait le paysage défiler à toute vitesse. Les rennes galopaient sur une route invisible, rapides et silencieux.
Ils gagnèrent la première maison. Le traineau s'arrêta sur le toit. Le Père Noël saisit quelques paquets à l'arrière du traineau et s'avança vers la cheminée. Il y disparut quelques secondes avant de reparaître.
- En route ! dit-il en montant dans le traîneau.
Quelques minutes plus tard, ils atteignirent une seconde maison. Comme la première fois, le père Noël saisit quelques paquets et disparut dans la cheminée.
Ils continuèrent ainsi pendant toute la nuit, allant de maison en maison, passant dans des villages, des villes, survolant les mers et les forêts. Jamais Alice n'avait été aussi heureuse.
Quand l'aube fut proche, le Père Noël la raccompagna au manoir. Alors qu'il l'aidait à descendre du traineau, Alice se tourna vers lui.
- Emmenez-moi.
- Pourquoi ?
- Je n'ai jamais été aussi heureuse qu'avec vous et ne veux pas vous quitter.
- Mais tu perdras tout ce que tu avais. Pense à ta famille, à tes amis...
- Je n'ai ni l'un ni l'autre. Vous le savez très bien. C'est pour ça que vous êtes là.
Le regard du Père Noël se voila. Devait-il refuser sans explication ou tout lui dire ? Pourrait-elle comprendre ? Il contempla longuement ses yeux bleus. On y lisait la résolution, l'espoir... l'intelligence.
- Je ne peux pas. Dit-il finalement.
- Pourquoi ?
- Parce que, là ou je vais, personne ne peut me suivre.
- Pourquoi ?
Alice en était à cette période de la vie où aucune réponse n'était satisfaisante, et se soldait par une interminable suite de « Pourquoi ? ».
Mais on ne pouvait pas la blâmer... Auriez-vous deviné ?
- Tu vois les étoiles ? Dit-il en désignant le ciel.
- Oui.
- Peux-tu les rejoindre ?
- Non.
- Alors tu ne peux me suivre.
- Je ne comprends pas.
Il s'y était attendu. Qui pouvait comprendre ? Etait-il possible de faire comprendre une chose pareille à une enfant de cinq ans ? Etait il possible de la faire comprendre à quiconque ?
- Je ne suis tel que tu me vois qu'une seule nuit par an. Le reste du temps, je surveille la Terre et les hommes du haut du ciel. C'est comme cela que j'entends les v½ux des enfants, c'est comme cela que je t'ai entendue, toi. Le soir de Noël, je reviens sur mon traineau, chargé des cadeaux qu'on demandé les enfants au cours de l'année. Je ne viens que pour les leur donner. Je ne vis que pour les leur donner.
Un long silence s'ensuivit. Alice le rompit enfin, la voix chargée de sanglots :
- Vous reverrais-je ?
- Je reviendrai dans un an.
Il s'éloigna en direction des étoiles, et quand elle ne put plus le voir, une étoile s'alluma, plus brillante que ses semblables. Elle la contempla longuement. Un sourire illuminait son visage : elle avait trouvé un ami.